Slam du réfugié

Tatiana Kuhlmann

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Pourquoi je pars ?

Pourquoi partir ?

Pour un meilleur avenir.

Pour un nouveau départ.

Je rêve encore.

 

J'y crois toujours,

à cet ailleurs meilleur,

à ce monde d'ailleurs.

Je retrouverai mon frère.

Je chercherai ma sœur.

Ou bien je serai seul

avec mes rêves, avec ma gueule.

Regardé de travers,

Piétiné, malaimé, accusé,

enfermé et renvoyé.

Retour à la case départ.

Alors je repars.

 

Mes proches m'ont tout donné.

Le passeur m'a fait passer

avec de faux papiers

et un discours bien monté.

« Tu leur diras ça et ça,

et tu verras, dans six mois, le Canada,

et ta famille te rejoindra. »

Je l'ai cru

et j'ai tout vendu.

Sur le passeport, ce n'est pas moi.

Malgré tout, j'ai un visa.

Je passe.

Les contrôles d'aéroport,

la douane, la police, les milices...

Je me sens piégé,

ce n'est pas moi là...

la photo, oui, mais le nom là...

je ne le connais pas...

« L'immigration ». Il a dit « l'immigration ».

J'y vais. Je raconte mon histoire,

enfin celle que je dois raconter...

Mais... « Ce n'est pas si simple, nous devons vérifier.

Nous devons vous questionner.

En attendant... »

Et si ça ne marche pas ?

Il avait pourtant dit

« Ne t'inquiète pas, ça marchera... »

Mais je m'inquiète,

et j'ai peur.

Et j'ai faim.

 

Je suis là, derrière une vitre de Plexiglas, et j'attends, et j'obtempère, et je réponds à ces questions en priant pour que je réponde comme il faut et que je rentre dans la case, que j'aie le bon profil. Les marques sur mon visage sont des traces de combats. Mon corps cicatrise, mais mon cœur saigne encore. Mes larmes ont séché ma peau et naviguent dans mes veines, chargées de peine et d'impossible espoir, à l'image des bateaux de pêche de mon village, qui ne pêchent plus rien et emportent dans les courants meurtriers un nombre incalculable de passagers maudits.

De l'urgence du départ, je suis passé aux langueurs administratives. Et tandis que j'attends et que j'use ma patience, je ne peux pas travailler, pas légalement en tout cas. La misère me tient. Alors j'attends, des semaines, des mois, dans les 4 m2 de ce dortoir qui me sont dévolus... Je pense à ma famille, à ma mère et à mon père, à mes frères et à mes sœurs, à mes voisins. Je pense à eux qui se sont ruinés pour que je parte. Je pense à eux qui m'ont donné leur confiance pour que je réussisse. Comment leur dire que le rêve américain n'est qu'illusion, que les belles histoires racontées par ceux qui sont partis avant moi ne sont que mensonges ? Comment leur dire que je n'y arrive pas ? Comment leur dire que je ne suis personne ? Je ne peux pas leur dire. Je ne peux pas repartir. Ils ne comprendraient pas. Ils ne me croiraient pas. Ils me jugeraient et m'accuseraient de ne pas avoir saisi la chance qu'ils m'offraient. Je ne pourrai jamais leur rendre leur argent. Ils me chasseront. J'ai honte. Et cette honte m'engouffre dans la solitude. Les gens d'ici n'ont pas la même langue ni les mêmes coutumes. Les plats de chez moi me manquent, mais je dois bien faire sans. J'ai mal à l'estomac, ma mère saurait me soigner, elle. Comment expliquer ici ce qui ne va pas chez moi, ce qui ne va pas là-bas ?

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