Mineur(e)s isolé(e)s

Murièle Champy

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(témoignage d'une bénévole de la Ligue des Droits de l'Homme)

Il faut leur donner la parole. Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Pourquoi quittent-ils leur famille, leur pays ?

 

Je découvre l'existence de la permanence associative Adjie (accompagnement et défense des jeunes isolés étrangers), avenue de Flandre à Paris. Je m'y rends un soir, mi-décembre 2012. Une salle d'attente, quelques petites tables avec des ordinateurs, quelques chaises, une douzaine de jeunes gens sont assis là. Puis une grande salle, trois bureaux répartis tout autour, chacun supportant des ordinateurs, des chaises de part et d'autre, une photocopieuse à l'entrée.

 

J'obtiens l'accord de deux jeunes filles bénévoles du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) pour assister à un entretien. Elles accueillent des jeunes gens qui viennent du Bangladesh. Le premier se présente comme l'interprète du second. Il maîtrise peu le français et a souvent recours à l'anglais. Son camarade ne parle ni français, ni anglais. Il vient d'arriver en France, a quinze ans. Il est à la rue après avoir passé quelques temps dans un lieu d'accueil de nuit. Sa demande de prise en charge a été rejetée par l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE) qui estime que ses papiers sont faux. Il vient à la permanence pour qu'on l'aide à faire une demande de recours au juge. Il est manifestement tendu et angoissé à l'idée de passer la nuit dehors.

 

L'interprète semble très à l'aise. Il blague en mélangeant français et anglais. Il me raconte une anecdote de son enfance, lorsqu'il s'était perdu dans la ville en suivant un oncle en cachette et comment sa famille s'était inquiétée pour lui.

 

Les bénévoles étudient les papiers que fournit le jeune homme, posent quelques questions et enregistrent des informations dans une base de données. Elles photocopient plusieurs documents. Elles donnent une adresse d'accueil de jour et un rendez-vous pour la permanence suivante. Entretemps, elles promettent de faire le recours au juge.

 

Dès qu'elles ont terminé, l'interprète émet le souhait de faire une demande personnelle. Il s'appelle Ahmed. Il est en France depuis mars 2012, il a dix-sept ans et demi. D'un seul coup, il perd ses mots et s'emballe. Immédiatement, il fait appel à un troisième jeune homme, Soyful.

 

Soyful va avoir dix-huit ans dans quelques jours. Il est pris en charge par l'ASE, loge dans un hôtel et a entrepris une formation de CAP de plomberie. Il se débrouille très bien en français. Il est ici pour rencontrer son “parrain” qui l'aide à effectuer une demande de “contrat jeune majeur”. À l'ASE, il a un travailleur social référent. Il ne lui fait pas confiance. Il l'a déjà relancé plusieurs fois pour qu'il envoie son dossier, en vain. Mais il ne lui en veut pas, ce travailleur social a à sa charge le suivi de plus de 80 jeunes.

 

Ahmed est également pris en charge par l'ASE et loge à l'hôtel. Il prend des cours de français et souhaite entamer une formation qualifiante le plus tôt possible. Il a l'intention de demander un “contrat jeune majeur” lorsqu'il aura dix-huit ans, en juillet 2013. Les bénévoles lui expliquent que ce n'est pas possible de débuter une formation d'ici là. Sa situation est difficile mais il a encore du temps devant lui.

 

À la fin de l'entretien, Soyful déclare qu'il est ici pour avoir une vie meilleure, « une belle copine et une belle voiture. » Tout le monde rit. Une bénévole traduit pour Ahmed qui n'a pas compris.

 

 

Fin janvier, je retourne à la permanence. Cette fois, c'est très calme, il y a peu de monde. Je retrouve une bénévole rencontrée lors de ma première visite. Je lui demande des nouvelles des jeunes bangladais.

Le plus jeune n'est plus revenu à la permanence. Ils ont reçu des nouvelles indirectement, sous la      forme d'une amende établie par la SNCF à Montpellier alors qu'il voyageait sans billet.

 

Soyful n'a pas obtenu le contrat jeune majeur. L'ASE a cessé sa prise en charge début janvier. Il a reçu 250 € et a été “prié” de se débrouiller seul.

 

La jeune fille n'a pas d'information concernant Ahmed. Sans doute ne lui est-il rien arrivé. Il est en sursis pour quelques mois encore. Il est logé, nourri, perfectionne son français avant d'être jeté dehors en juillet et risquer l'expulsion au premier contrôle.

 

Finalement nous n'avons pas donné la parole aux mineurs isolés étrangers. Quelle parole pourrait-on recueillir en si peu de temps, qui ne soit formatée, adaptée pour plaire et s'inscrire dans les attendus de la procédure de régularisation ?

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