Le voyage infini.

anne theunissen

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Chapitre deux.

 

D’abord, il plisse les paupières. Il essaye d’y voir net. Et puis, dans la vapeur du bitume, il distingue une toute petite forme, compacte, basse, et qui va clopin-clopan.

Elle se fait de plus en plus grosse à mesure qu’il s’en approche. Elle va à sa rencontre elle aussi. Elle claudique, elle tangue. Elle est bleue. Ou verte.

Il replisse les paupières, se concentre. Il n’est pas certain.

 

Et puis, il voit une minuscule tâche jaune sur son devant. Et encore deux autres en contact avec la route.

Il hésite. C’est probablement un animal, une petite bête égarée. Il se demande quel genre d’animal se promène seul au milieu d’une grande route.

Ils vont toujours à la rencontre l’un de l’autre.

Il l’aperçoit désormais plus distinctement, petite boule boitant vers lui.

A présent, il en est certain, il s’agit d’un canard, bien gras et la tête bosselée. Il a un bec large et aplati. Et des pieds en éventail. Les deux d’un jaune orangé très vif. Son plumage est bleu-vert ou vert-bleu, c’est selon.

Il n’a jamais su si l’on devait dire « bleu canard » ou « vert canard ». En tout cas, la couleur est brillante et éclatante au soleil.

Les voilà désormais bec à genoux. Immobiles et muets. Ils se scrutent. Le canard peine à maintenir sa tête en l’air tandis que le voyageur se courbe un peu plus vers le bas, la bouche entrouverte, les bras ballants.

Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir se dire, il ne parle pas le canard ?

C’est presque gênant, ce silence forcé. Cela lui fait perler des gouttes aux tempes. Cette boule de plumes le fixe droit dans les yeux. Il est mal à l’aise. Il se demande quoi faire, comment réagir.

Il ne va tout de même pas lui serrer l’aile.

L’animal se dandine lentement. Puis de plus en plus vite. Et soudain tourne autour du grand corps statique.

Lui n’a pas le temps d’amorcer un mouvement que la petite bête est à nouveau devant lui. Dans la même posture figée.

Il exécute lui aussi cette petite danse et se replace face au canard. Et lui sourit. Il a envie de le voir de plus près, alors il s’accroupit. Doucement, il ne veut pas l’effrayer.

En observant attentivement la petite bête, il remarque une erreur : les pieds ne sont pas palmés pareil. La gauche a cinq doigts, tandis que la droite en a quatre.

Cela l’émeut un peu. Il regarde le canard dans les yeux comme pour vérifier qu’il n’a pas mal. Mais le canard se sent parfaitement bien. Il sourit (presque) au grand homme plié.

Et, après l’avoir salué d’un mouvement de bec, il le contourne et reprend sa marche tranquille, en se balançant doucement.

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