Le voyage de Nikolaï

Lise-Noëlle Lauras

Back

      Moi, Nikolaï Meïli, je suis né d’un passé si lointain, aussi vieux que la Terre depuis qu’elle existe, si bien que parfois, je doute de ma mémoire et me demande si je suis bien Nikolaï, le puîné de Rosanna et d’Alexandrios mon père, pope et protecteur de la belle église de Lalibela, de culte chrétien copte orthodoxe, de langue amharique dans laquelle je fus baptisé à l’eau bénite cueillie du Ciel dans des vasques de pierre. Mon église, creusée en partie à même le rocher possède deux belles tours carrées, façonnées en terre cuite et dont l’une porte une cloche de bronze. Elle abrite de beaux parchemins et des icônes. La Myriam enluminée d’or et son fils Christos revêtu de bleu vif est ma préférée.

 

         J’avais six ans, presque sept quand mon père fut tué sous mes yeux. Ils, les communistes du Derg le frappèrent puis tirèrent un seul coup de pistolet. À quatre-vingt-dix ans passés, je conserve au creux de mes oreilles le bruit de la détonation fatale. J’étais petit et malingre, les séides du parti ne me découvrirent pas, dissimulé dans les branches d’un figuier feuillu.

         Figuier-providence. De lui, j’ai tiré ma subsistance pendant plusieurs jours, buvant la rosée du matin à même ses larges feuilles. Après sept jours comptés sur mes doigts, un silence profond avait engourdi mon village. Plus de cris ni de rires, plus de bêlements ni de disputes. Le silence avec une curieuse puanteur mêlée de fumerolles. Prudemment j’écartai les branches, descendis de mon figuier.

         Je me précipitai vers ma maison. Incendiée avec celles de mes voisins et du village entier. Dans les cendres du foyer, j’en découvris la clef que je cachai dans mon vêtement et la vaste pèlerine de laine tissée par ma Grand-Mère Marianna pour mon prochain anniversaire.

D’elle, je ne retrouvai que sa croix enfouie sous un tas qui achevait de se consumer. Je la posai en sanglotant sur ma poitrine avec la promesse de ne jamais m’en séparer. Plus je remuais les cendres de ma maison, plus je hoquetais. Je marchai sur une plaque de cuivre où je reconnus les silhouettes des miens gravés au poinçon. Bientôt je ne fus plus que désespoir. D’une cachette creusée dans la roche de ma maison à-demi-troglodyte, je retirai le petit livre de prières hérité de mes ancêtres en langue amharique et consacré à la Mère de Dieu. Nous étions parents de l’Abouna Petros, martyre tué par les Italiens en 1936. Je ne sais plus très bien si c’était du côté paternel ou maternel. De ce jour-là, je conçus une vive aversion pour l’Italie, un pays de massacreurs répétait mon père Alexandrios avec colère. Bien plus tard, quand je deviendrai grand, je comprendrai qu’aucun peuple sur Terre n’est à proscrire, que seule une poignée d’hommes se nourrissent de souffles délétères et agissent par des actes maléfiques. Mais qu’aucun peuple, même le mien, n’était à l’abri de semblables cruautés. Je venais d’en recevoir une preuve haïssable. Le destin m’offrit une Italienne comme première maîtresse. Mais ce serait pour plus tard.

Pour l’heure, je cherchais mon école et découvris les corps de mes camarades de jeux, la gorge tranchée. Tous, sans exception. J’aperçus la main crispée de mon meilleur camarade sur son crayon à dessin. Je n’eus plus qu’une hâte : serrer dans un balluchon quelques mouchoirs, mon livre de prières, mon cahier d’écolier retrouvé par hasard, la carte d’identité de mon frère aîné Marcos, mon bonnet de laine de chèvre, un crayon et une paire de chaussures. Trop grandes. Pour fuir. Échapper le plus vite possible à l’enfer.

         Sans argent, je n’avais guère d’espoir. Un souvenir de mon père me manquait. En cherchant des yeux, devant l’étable en ruines, entremêlé dans les chairs d’une vieille chèvre, son bâton de berger. J’en essuyai la boue et le sang séché, puis muni de mon viatique, je déguerpis sans me retourner. Fuir l’horreur qui emplissait mes yeux, fuir l’atroce odeur de chairs consumées, me laver le cœur et la tête de cette barbarie qui dépassait mon entendement. Fuir à la hâte mon jardin d’enfant détruit, calciné dont les relents méphitiques empuantissaient l’air. Marcher devant moi, même sous un soleil implacable. Marcher. Lalibela n’était pas trop loin de la capitale mais pour mes jeunes jambes, le trajet me parut long et fatigant. Je pris l’unique piste tracée, hoquetant de temps à autre sous l’effet des sanglots.

Tour à tour j’invoquais les noms de Grand-Mère Marianna, celui de mon frère Marcos, celui de mon père Alexandrios, celui de ma mère Rosanna. Comme on appelle au secours.

Ma première nuit fut terrible. Loin de mon village, à l’approche de la grande ville, je fus pris de terreur et décidai de revenir en arrière pour dormir. Je m’abritai sous un vieil arbre, à l’écart de la piste et me pelotonnai dans ma pèlerine. J’avais très peur des bêtes sauvages, plus encore des hommes. Alors je récitai les prières que Grand-Mère Marianna m’avait apprises et après avoir invoqué les noms de ma chère maman Rosanna, de mon père Alexandrios, pope le dimanche et berger la semaine, de mon frère aîné Marcos, mon préféré et de mon unique sœur Leïla, d’un coup, je sombrai dans le sommeil.

             Cette nuit-là je rêvai d’une procession d’anges et d’archanges, chacun le visage d’un des membres de ma famille, l’archange Gabriel, seul archange féminin avait le visage de Grand-Mère Marianna, saint-Michel archange, le visage de mon père, saint- Raphaël  le visage de mon frère Marcos aux dons de guérisseur et mes camarades d’école, couverts de plumes d’ange les suivaient en procession. Je souriais de bonheur. Mon périple serait désormais sous leur protection.

         Aux premiers rayons d’un soleil déjà chaud, une tape sur la tête : un vieux pasteur m’éveilla et m’offrit le pis d’une chèvre en échange de trois figues. Il m’indiqua la direction de l’aéroport. Je repris ma route, lançant le bâton de mon père comme un pèlerin marche. J’arrivais aux abords de l’aéroport d’Addis-Abeba.

         De près, je n’avais jamais vu ni entendu ces monstres vrombissants, les avions me firent très peur. Dans l’aéroport, je fus vite repéré. Mal fagoté, pauvrement chaussé, sans argent, je n’avais pour moi qu’un atout : ma beauté. Ma mère Rosanna disait toujours avec fierté : « tu es beau à faire damner un saint ». Ma beauté me sauva.

 

         Je tombai sur un couple de touristes. Ils m’offrirent à déjeuner et voulurent m’adopter sur-le-champ. Français tous deux, je deviendrai français. Ils m’offrirent un premier repas extravagant : un sandwich au jambon et un coca-cola. Cette expérience nouvelle m’enchanta. Ils me rhabillèrent à l’aéroport et n’osèrent pas m’obliger à laisser ma pèlerine  poussiéreuse et sale. Ma nouvelle mère me la tendit à regret, enveloppée dans deux sacs plastique. Je la gratifiai de mon plus beau sourire. Moyennant plusieurs billets à l’effigie du président éthiopien, mon père me procura un ticket d’avion et un visa tamponné. Je quittai Addis-Abeba avec soulagement. Un regret : n’avoir pas fait la connaissance de mon grand oncle l’Abouna Petros, sa statue dressée dans la capitale. Je reviendrai plus tard pour mon illustre ancêtre. J’embarquai avec la carte d’identité de Marcos, je vieillissais de cinq ans. Mais à la douane, entre mon nouveau père et ma nouvelle mère, personne ne me prêta attention. Le souci vint de moi, lorsque mon nouveau père voulut m’ôter mon bâton. Tremblant de colère, je faillis les laisser en plan. Mon père céda. J’acceptai de raccourcir mon bâton d’une main d’homme pour qu’il logeât dans une de leurs valises mais j’exigeai que l’on emportât le morceau cassé. C’est avec mon bâton que je quittai mon pays natal. Je n’expliquai rien, je dis de mon père qu’il était le pope de Lalibela. Ajouter qu’il était berger l’aurait dévalorisé.

Cette explication leur plut car dès ce moment, je fus traité avec égards.

 

Mon  arrivée en France : un véritable paradis ! Des gens nourris, bien habillés, une ville propre. Parti d’Éthiopie, transplanté en France, de jeune berger, je devenais d’un coup, jeune citadin. Mes parents d’adoption m’inventèrent une histoire. J’étais leur neveu, ils avaient promis à ma famille que je ferai des études en France.

 

         Les premiers jours, l’école me sembla facile mais privé de mes grands espaces sauvages, du libre usage de mon temps, rapidement je devins incontrôlable. Retards, fugues, je provoquais des bagarres, mes parents durent me garder à la maison où j’appris le français et les mathématiques avec un précepteur privé. Le reste de mon temps, je l’employais à courir, à boxer et à tenter de me faire quelques camarades.

         J’enfouis profondément mes premiers souvenirs d’enfance. Chaque soir, je faisais apparaître le visage des miens que je remerciais de m’avoir conservé la vie. La  gravure de cuivre avec leurs silhouettes, accrochée au-dessus de mon lit, mon livre de prières en langue amharique que je consultais sans en comprendre les signes, mon bâton de berger et ma clef de maison, je réussis à vivre, puis à me construire.

         J’accueillis l’affection de mes nouveaux parents et grâce à leur endurante ténacité, je devins sociable. Réinscrit à l’École primaire, puis au Collège, et au Lycée, je réalisais mon souhait : étudier l’architecture à l’École des Beaux Arts de Paris.

 

         C’est à cette époque que je choisis de leur parler de ma véritable identité. Émerveillés de mes capacités d’adaptation, ils firent leur possible pour m’ouvrir un brillant avenir. Je voulais retourner en Éthiopie, reconstruire le village de Lalibela détruit par certains de mes compatriotes. Empli de fierté, mon père me propulsa dans des cercles professionnels où je nouais des contacts précieux.

À vingt-sept ans (en réalité vingt-deux) j’étais un beau parti et un cœur à prendre. Ma mère s’enorgueillissait de mon allure d’athlète et chaque fois qu’elle entendait dire : « Quel beau jeune homme ! » son cœur de mère bondissait d’une joie naturelle.

comments powered by Disqus