Le misotechnologue

Sarah Lainé

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Il est allé à la médiathèque de son quartier.

Qu’il a désertée depuis le début de l'été.

En entrant, il s’est rétrouvé

sans personne

à qui dire bonjour, merci et aurevoir

 

Seul

face à une machine

accompagnée d'un écriteau

m'indiquant qu’il devait tout faire lui-même

rendre, emprunter

des livres

selon une opération précise

 

Pas de sourire

Pas de voix

Pas d'âme

 

Sans personne

Poser chaque livre devant la table

munie d'un écran tactile

avec un appareil scanner

chaque code barre

appuyer avec son index

Sur l'écran tactile

"rendre" ou "emprunter"

"valider"

Compris ?

L'opération est terminée

 

Une machine qui énerve

tout juste la personne qu’il est : un misotechnologue

 

une personne qui déteste

les machines,

les bornes,

les ordinateurs,

les badgeuses,

les distributeurs,

les scanners,

les smartphones,

les photocopieurs,

les GPS parlant,

etc.

 

Elles parcourent toute sa journée d'humain

Humble humain sans personne

Il marmonne :

« Des machines qui compriment les effectifs

Des machines qui ne font plus réfléchir

Des machines qui font tout toutes seules

Des machines qui me rendent encore plus seul

Des machines pour s’aliéner, se ligoter autour de fils

Des machines qui cassent la tête

Des machines qui branchent et qui tranchent

Des machines qui éjectent et me débèquettent

Des machines qui accélèrent le temps

Des machines qui le décapitent si je le prend »

 

La liste est longue

Trop !

Trop c'est trop !

 

Alors pourquoi encore des livres papier alors qu'un écran tactile suffit ?

Pourquoi encore des médiathèques alors que le technologie affranchit l'espace, la matière et l'humain ?

Pourquoi encore lire puisque le temps nous manque ?

Juste une page. Est-ce dejà trop ?

Et pourquoi être encore humain puisque nous sommes des êtres essayant de gagner machinalement notre vie ?

 

Il n'y aura donc plus d'êtres humains comme partout ailleurs

Plus assez

Où sont-ils donc passés ceux que les machines ont remplacés?

Il est temps de s'en libérer.

Sinon, elles nous avaleront

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