La république du bonheur de Martin Crimp

Sarah Lainé

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Dans la République du Bonheur, écrit en 2013, l'auteur britannique, Martin Crimp, nous livre sa version grinçante d'une société anglo-saxonne en proie à l'idéologie du bonheur. Etrange et chaotique vision, mise en scène recemment  par Martial Di Fonzo Bo et Elise Vigier.

Dans la République du bonheur cela commence comme un Vaudeville.

Il était une fois une famille très BCBG fêtant Noël. Il y a le grand-père paternel (Jean-François Perrier), la grand-mère (Claude Degliane), le père (Pierre Maillet), la mère (Frédérique Loliée) et leurs deux filles ( Katell Daunis et Kathleen Dol). Ils ne sont ni heureux, ni malheureux, ils s'emmerdent et ne parlent que d'argent. Les femmes sont très minces, taille 36 maximum : si peu de formes dans leurs belles tenues de soirée. Une des filles est enceinte mais on ne sait pas de qui. Sa sœur ainée la déteste. Le grand-père est un gros lubrique. Cela promet.

 

Et puis, un dénommé Robert (le talentueux Martial Di Fonzo Bo) débarque. Robert est le frère de la mère, une grande coincée.  Surprise ! Mais que fait-il là? Il est venu leur dire deux mots de la part de Madeleine (Julie Teuf) qui l'attend dans la voiture. Le couple est sur le point de partir vers une destination lointaine. Laquelle? Mystère. Il y va fort ce Robert: en dix minutes, cet intermédiaire règle les comptes de Madeleine en massacrant le portrait de chacun-chacune avec une haine affreusement féroce, en même temps si drôle car très contenue. Un massacre à la tronçonneuse soft de la famille entière. Cela chauffe dans la salle. Mon voisin agacé mais également très BCBG quittera-t-il la salle? Soudain, alors que commence la révolte du grand-père contre Robert, Madeleine débarque. Une sorte de Beth Ditto hyper-boudinée dans une robe sexy à paillettes. Éclats de rires contagieux dans la salle. Mon voisin n'apprécie pas. Pas vraiment la femme idéale des défilés Lagerfeld...

Et puis, Dans la République du bonheur on vous dit : Allez vous faire f...

De manière aussi inattendue, Madeleine entame une chanson au rythme électro-pop très « dance » tranchant sans écart avec l'âpreté des paroles. Je sens des crispations à ma gauche du genre « Qui est cette grosse qui se la joue Marylin Monroe?» Voilà, vous êtes prévenus. Dans la République du bonheur, nous  n'emprunterons pas les voies traditionnelles du théâtre.

Pour continuer, Dans la République du bonheur, on chante et on danse la tyrannie du bonheur actuel. Ouaiiiis, parce que c'est trop top!

Le décor de Noël bourgeois se désagrège. Un espace abstrait apparait pourvu de gigantesques miroirs en fond de scène. Rentrons nous dans une salle de danse? Pourquoi la présence d'une batterie, d'un synthétiseur et d'une guitare électrique? Au fur et à mesure, j'ai de plus en plus l'impression de m'introduire dans l'univers mental des membres de la famille, un univers très perturbé par les exigences de la vie contemporaine. Cinq univers, mis en musique en live par trois musiciens, chorégraphiés, chantés, joués d'une manière quasi Fred Asterienne par les huit comédiens. Des costumes (et des non costumes aussi) toutes les cinq minutes. Une énergie fulgurante avec un effet de décalage radical, similaire au Singing in the rain d'Orange mécanique de Kubrick.

Cinq univers, cinq préceptes sont ceux de cette république idyllique.

Voilà ce que nous dit l'auteur, lisez bien surtout.

Dans la république du bonheur, nous avons:

1. Le droit d'inventer le scénario de notre propre vie: ou comment le père croit être un super mec unique en son genre, un peu comme tout le monde avec Facebook ;

2. Le droit d'écarter les jambes: ou vive l'idéologie de la transparence et du contrôle  donc tout le monde à poils (au sens propre);

3. Le droit de tourner la page: ou comment les selfies via les outils technologiques ont remplacé l'auto-analyse;

4. Le droit d'échapper à un horrible trauma: ou adieu l'enfance maltraité, les accidents de la route, la violence conjugale, la peur de la mort, la vieillesse etc. Le père entonne à un moment «Cela me regarde pas, me faites pas chier avec çà ». Donc vive le plaisir amnésique;

5. Le droit de maitriser son corps: allez, on le répète pour tout le monde, il est intolérable d'être gros, malade, moche, vieux, d'avoir des enfants mal formés ou débiles etc. Même Madeleine décide de faire du sport. Enfin, c'est Madeleine qui emprunte la voix d'une des jeunes filles. Toute le monde mange bien et baise (dixit) bien. On ne sait plus vraiment qui est qui à vrai dire car tous les membres de la famille s'agrègent dans un maelstrom de voix.  De l'humain n'existe plus qu'individu individualiste mais également normé sur un modèle d'individu : le performant.

Viva la vida,  soyez heureux avec un sourire crispé! :-()

Enfin, Dans la République du bonheur, le final est quasiment abstrait. Un écran blanc apparaît. Quelque chose à réécrire? Un peu comme de nouveaux gourous, Madeleine et Robert s'adressent à nous, spectateurs. Ils sont déjà partis, loin de leur famille haïe. Tout est à réinventer. C'est ce qu'on nous rabâche à longueur de journée. Qui? Et bien la pub, les médias, les manipulateurs en tout genre sous la coupe de capitalistes financiers. Manipulatrice, Madeleine en est une de surcroit.

Mais où sont les arbres, le printemps, les cerisiers en fleurs? La vraie vie quoi!

Mister Crimp, cacheriez-vous donc un très grand pessimisme dans cette apparente joie de vivre sur scène? Un tantinet comme Jonathan Swift et son Gulliver partant également découvrir d'autres pays à la recherche d'une vérité. Ou alors, le spectacle du bonheur actuel serait d'un cynisme sans nom?

Dans la République du bonheur, soit on adore ou soit on déteste: un tiers de la salle a levé le camp sans applaudir la troupe et l'immense talent d'acteur de Martial di Fonzo. Trop post-contemporain? Mon voisin n'était pas très heureux ce soir: Allez on fout le camp mamie !

Mister Crimp, encore une chose, permettez moi de vous dire que cette œuvre est peut-être  trop  démonstrrative pour certaines âmes conformistes, trop sur la tartine parfois...Mais les comédiens et leurs metteurs en scène livrent trop de talent pour qu'on ne salue pas leur performance éclectique.

* "Dans la République du Bonheur" est actuellement en tournée en France

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