Journal de Résidence au Rwanda-J4

Marc Soriano

Back

 

J4 - Muganda ! 

Le samedi matin, dans tout le pays, une fois par mois, c’est Muganda. Pas moyen d’y échapper. Sauf si, comme les pentecôtistes, on a messe le samedi. Celui qui prend sa voiture ( s’il en a une) ou son vélo ( s’il en a un), ou ses chaussures (s’il en a deux) et qui part comme ça en balade, faire ses courses, chercher de l’eau, acheter des haricots ou de l’électricité, à l’heure de Muganda, les policiers l’arrêtent. Imaginons.

 

- Dites-donc c’est Muganda, vous faites quoi là ?

- J’y vais justement

- Mouais…Pas d’outils ?

- On va me prêter une houe.

- Hou. Où vous habitez ?

- Un autre district, pas loin.

- Bon. Dépêchez-vous.

Muganda, c’est la matinée qu’on consacre à l’intérêt général, le plus souvent en creusant. Le long des chemins, des routes, pour le drainage des eaux de pluie. Ça remonte à assez loin, cette habitude. D’après mes sources, le mot signifie « perche ». Chacun apporte sa perche, sa contribution. Je dis à mon ami :

- Je veux faire Muganda avec toi. Tu n’y vas pas ?

- Si si, pas toujours

- C’est pas obligatoire ?

Après un petit râclement de gorge, dans son français britannique :

- You know, on peut rater une fois, no problem.

Sa femme sourit, je trépigne.

- Bon ok, on y va.

C’est parti, nous voilà comme les 7 nains, la houe sur l’épaule. Mais on est que deux et on ne chante pas. Il fait trop chaud d’abord. Trois kilomètres plus loin, on se demande si c’est par là. On se renseigne. Un gars nous dit :

- Muganda ? C’est pas loin. C’est par là. Vous descendez

On fait encore un kilomètre. Re. Une vieille dame sous des arbres.

- Muganda ? C’est pas loin. C’est par là. Après le pont.

On passe le pont. On ne voit rien, pas de foule. Mais c’est où Muganda ?

Apparaît un grand gaillard avec un cahier. L’air officiel. Ah, ça se précise. Il sourit en me voyant et me parle dans un français AOC .

- Bienvenus. Vous venez prêter main forte, me dit-il ?

Mince, je suis repéré. D’ailleurs il ne me note pas sur son cahier, il ne me demande pas mon adresse. Traitement de faveur. Il faut dire qu’ en chemin déjà, ils avaient bien ri, les autochtones, en me voyant passer. Sauf certains petits, qui hurlaient « Maman, maman, il y a l’ogre », j’en suis sûr, mais on ne m’a pas traduit. Et personne pour les rassurer. Tu parles, trop pratique pour se faire obéir. « Tu vois, si t’avais mangé ta viande, il serait pas venu ! »

Enfin, un groupe un peu conséquent de gens outillés. Pioches, pelles et autres. Houes surtout, partout. Je constate : tiens pas de brouettes. D’ailleurs je n’en ai pas vu, de brouettes, nulle part. Sur les routes on voit passer des jerricanes d’eau. Chose la plus transportée dans le pays. On préfère se servir de sa tête, d’un bâton, d’un porte-bagage. Mystère. Ni ânes non plus. L’idée d’un juteux business d’importation de brouettes se profile dans ma tête pendant quatre secondes .Et c’est parti, on me donne un emplacement, soit tu creuses, soit tu déblaies. Je creuse. Ils m’observent, tout souriant. Les premières tranches de glaise rouge tombent. La terre est compacte, sèche. On en profite pour remblayer les nids de poule.

« On prépare le travail, il sera achevé par les autorités, m’explique l’homme à l’air officiel, la saison des pluies arrive dans quelques semaines ». En observant la longueur de la route, je me dis qu’il faudra demander un sacré délai à la pluie.

Ensuite bien suants nous repartons en groupe. Ça a duré une heure ou deux. On se dirige vers un hangar pour une grande réunion dont je suis exempté. Mais c’est cela surtout Muganda : on fait le point, on se parle, on prend des nouvelles, on voit qui a un problème, on s’aide, on dénoue des conflits. J’aurais pu y aller pour dire que Muganda, ce serait bien chez nous. On a pas de houe, mais on a des brouettes.

comments powered by Disqus