GPS chroniques (4)

Julien Lecomte

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Saynète 4 : en revenant de la Garden-Party-Super (GPS)

J’ai la malchance d’avoir été placé dans un « carré », ces places dans le TGV disposées autour d’une table de torture, où deux paires de fauteuils se font face, et où l’on passe son voyage à dire « pardon » au passager ou à la passagère d’en face à force de lui faire du pied involontairement. En cinq minutes j’ai compris d’où reviennent ces deux parents et leur jeune adolescent de fils : de la Garden-Party élyséenne.

 

Cela doit être l’expérience de leur vie, ou pas loin. Ils passent et repassent en revue tout le buffet, les amuse-gueules, le barbeuque, la déco, les salades, les stands. Le gamin n’y tient plus. Il a envie de courir dans toute la rame pour raconter à tout le monde qu’il a déclaré sa flamme à Carla Bruni : « Wouah vous êtes trop belle ! ». Et elle lui aurait répondu : « Toi aussi t’es trop beau ! ». Voilà. Je vais passer au moins deux heures (le prochain arrêt) à me taper le récit épique d’une famille populaire du Midi revenant du pique-nique présidentiel. Le gamin s’agite. Lorgne vers un voisin qui lit « Le Parisien » car certain de s’y retrouver en photo. Ah oui, je précise : nous sommes le 15 Juillet, dans le TGV Sud, sens Paris-Marseille.

La mère prend des airs de ne pas y avoir l’air mais elle frétille intérieurement que ses voisins entendent sa conversation, un genre de mélopée faussement détachée. Il faudrait être sourd ou autiste pour ne pas comprendre d’où ils reviennent. Le père porte sur lui toute sa fierté. Il réprimande l’excitation du gosse, mais pas trop car tout de même : il faut que cela se sache ! Bon ça se calme. Je vais un peu somnoler. Pas longtemps. Depuis son fauteuil séparé de mon carré de supplice par le couloir, le lecteur du Parisien lance le canard sur l’étroite table, accompagné du sourire complice de rigueur. Lui aussi, il subit. Le gamin bondit en criant, mais déçu ne trouve pas sa photo. Et merde. Pas moyen de dormir un peu.

La conversation s’est un peu épuisée. Certes l’on mange bien à la Garden-Party, mais il y a des limites à l’épanchement stomacal. Malheur ! Elle repart aussi sec sur la ballade d’après, ou d’avant, dans Paris. Le père sourit comme un gros malin : il a utilisé le GPS amovible de sa bagnole pour se diriger. Pour les moins connaisseurs, rappelons que si les GPS intégrés deviennent la norme sur les modèles automobiles les plus récents, les versions antérieures en sont dépourvues. Le commerce abonde de ces GPS portatifs qui se fixent sur le pare-brise à l’aide d’une ventouse. C’est un objet laid. Je crois comprendre que le père a carrément utilisé le guidage vocal, en pleine rue. Sa femme le gourmande un peu à ce sujet d’ailleurs. J’imagine assez bien le père marchant en tête, tenant fermement le manche phallique de l’appareil, les yeux rivés sur l’écran, ignorant tout autour de lui, tandis que la voix synthétique interpelle les passants par ses « A cent mètres, tournez à gauche ».

Le TGV file ; dehors le temps est splendide. Le gamin feuillette nerveusement son journal, cachant mal sa déception. Pourtant il y a bien un photographe officiel qui l’a pris en photo. Il le jure. Sa mère regarde le paysage en travelling. Puis elle prononce à mi-voix : « Mais où on est ? ». Question récurrente dans le TGV lancé à grande vitesse, tant il est vrai qu’il est difficile de trouver des repères depuis ce train, circulant sur des voies dédiées qui ne traversent plus les villes, et où le défilement à 300 km/h ne facilite pas les choses. « Attend je vais te dire ça tout de suite !», lui répond son mari avec son même sourire de gros malin. Et il sort le GPS de son sac à dos. L’allume. La voix synthétique envahit la rame : « Tournez à droite ! ».

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