GPS chroniques (3)

Julien Lecomte

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Saynète 3 : « Nous sommes devenus abrutis »

Tiens. Encore un taxi. Environ quatre années après le précédent épisode. Cette fois je repère bien le GPS intégré sur la console de la Toyota Prius. Et puis c’est devenu commun. Un équipement quasi-obligatoire pour vendre une bagnole neuve. T., le chauffeur, est sympa et je le connais déjà un peu. Il m’a rendu un fier service à l’aller. Bloqué dans le RER par une panne, j’ai réussi à le happer vers le Quai Branly pour rallier la gare de Bercy. Il n’a pas ménagé ses efforts. J’ai attrapé sa carte et le train avec, de justesse. Au retour, je lui réserve la course. T. est d’origine congolaise (ex-Zaïre).

 

C’est un monsieur qui a atteint la cinquantaine. Il se définit comme un intellectuel : il a fait des études dans le domaine des Sciences Humaines mais est devenu chauffeur de taxi faute de mieux et travaille pour une importante compagnie parisienne. Voilà un chauffeur de taxi avec lequel avoir une conversation intéressante.

Alors je le questionne sur l’usage désormais systématique du GPS dans sa profession. Il a connu la Préhistoire : celle où les chauffeurs de taxis utilisaient leur mémoire de la géographie de Paris et de sa région, et ouvraient de gros livres de cartes et de plans de villes pour se préciser un itinéraire. Mais il avoue qu’aujourd’hui : « Nous ne nous fions plus qu’à ça », me dit-il en désignant son GPS. Il emploie « nous » plutôt que « je », révélant son sens collectif. Lorsque le GPS fait une erreur d’itinéraire, T. m’avoue ne plus réagir et suivre docilement les indications, jusqu’à s’apercevoir tardivement du problème et faire demi-tour en urgence, essuyant la colère du client ou rageant du temps perdu pour lui. Il est estime qu’il a largement perdu la mémoire des rues parisiennes et ne se sentirait plus capable de réaliser une course sans GPS, dans des quartiers où il a pourtant travaillé des années. Il finit par lâcher : « Nous sommes devenus abrutis ».

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