Esola se marie

Lise-Noëlle Lauras

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     Esola a la stature d’un arbre et le visage d’une Madone. Arrivée de Côte d’Ivoire en France il y a sept ans, après que sa petite entreprise de produits manufacturés a été détruite par les combats de factions ennemies, Esola vient à Paris pour faire soigner son bébé Frank d’une maladie que seuls les hôpitaux parisiens sauront guérir.

 

Digne et fière, Esola trouve un emploi de garde d’enfants dans une famille de quatre jeunes dont la Maman travaille. Esola est aimée des enfants. Elle les prend à la sortie de l’école, ils goûtent avec son fils puis Esola veille aux devoirs, les baigne, prépare le dîner et rentre chez elle avec son fils Frank. Un toit sur la tête, une pièce avec douche, possibilité de cuisiner. Esola y vit à l’étroit.

     C’est Frank qui a souri à la voisine, en même temps qu’elle les croisait. Présentations et promesses de futures rencontres. Le rythme de l’école, les vacances. La voisine reçoit Esola qui raconte :

« En Côte d’Ivoire, j’ai laissé le Père de mes deux enfants et mon fils aîné. J’aimerais les revoir. Ce ne sera pas cette année, les voyages sont chers, mais l’année prochaine ».

Esola économise, prend un deuxième emploi compatible avec les horaires scolaires. Pas question que Frank manque de quoi que ce soit ni de sa présence. Sa Maman est son univers, son Père, son frère Eson, sa famille, son pays, ses oncles et tantes, ses cousins, ses odeurs, sa culture.
     Esola parle bien le français et Frank s’exprime bien. À l’école maternelle, il réussit sa scolarité. Esola est contente. Elle retourne au pays après deux années d’économies. Les premières retrouvailles avec le Père des enfants et son fils aîné Eson. Ils ne se sont pas vus depuis deux grandes années. Eson ne la quitte pas du jour, la suit comme son ombre. Quand elle revient en France de ses vacances, Esola a le cœur meurtri. Elle sait que son fils aîné souffre de son absence, mais Frank n’est pas encore guéri. Sans une plainte, Esola reprend ses travaux. Alors parce qu’il l’aime et peut-être pour adoucir sa situation, le Père des enfants, un homme plus âgé explique-t-elle, veut l’épouser. Ce sera la grande affaire d’Esola l’année suivante.

     Pour rentrer dans la robe de mariée qu’elle s’est choisie, Esola décide de maigrir : perdre dix kilos en travaillant, c’est difficile. Esola tient bon. Autour d’elle, parmi ses bonnes amies africaines, « sa chance » fait quelque envieuse. À présent, la date du mariage approche. Il faut faire établir des visas, aller à l’Ambassade, trouver les cadeaux pour famille et amis. Un mercredi après-midi, jour où elle doit récupérer ses visas, l’amie qui devait garder Frank, se dédie à la dernière minute. Par chance, une voisine prend le relais. Esola revient à la hâte  retrouver Frank confié à des personnes qu’il connaît peu. Ce soir-là, elle est épuisée. Trop de stress. Elle a failli rater les heures d’ouverture de l’Ambassade. Elle a couru toute la journée, mais elle a réussi. Sa robe est prête, Esola a minci ; tous les cadeaux nécessaires sont réunis, rangés dans trois énormes malles, les précieux visas sous bonne garde. Alors une bonne amie africaine lui promet de trouver le taxi qui la conduira le 17 juillet à l’aéroport. La voisine s’inquiète. L’amie s’empêtre dans des complexités bien inutiles.

Serait-ce la même amie que celle qui lui fit faux bond pour les visas ? En silence, la tête baissée, Esola acquiesce. Des maléfices, un envoûtement possible. La voisine a lu des récits. Elle sait les pratiques de magie en Afrique. Elle a peur pour Esola. Sa « chance » son courage, sa beauté ont créé trop d’envie. Tout le monde ne la veut pas heureuse.

     Le  seize  juillet au soir, la voisine et Esola se sont dit au revoir, l’angoisse de Sola est perceptible, la voisine revient tard d’une fête, mais elle a perçu la fragilité d’Esola. Dans son cœur, une inquiétude, qui sait la puissance de la magie sur Esola ? Alors, à tout hasard, elle met son réveil, Esola doit quitter le petit village des Yvelines pour Roissy à 7h30 heures, la voisine a rassuré la compagnie de taxis, Esola est sérieuse, c’est un  break qu’il lui faut pour ses trois malles et sa robe de mariée.

Le 17 au matin, la voisine appelle Esola à 6 heures. Personne ne répond. Serait-elle déjà partie ? Le doute chemine. En hâte, la voisine descend jusqu’au petit logement, frappe énergiquement. Pas de réponse. Elle remonte chez elle, téléphone une nouvelle fois. Une voix tout ensommeillée lui répond.

« Vite ! Esola, il est déjà six heures quinze, ton taxi arrive dans une demie heure ! »

     Esola s’affole, elle est sûre d’avoir bien mis son réveil mais il n’a pas sonné ou elle ne l’a pas entendu. En hâte, la voisine redescend, va saluer le taxi, un jeune Blanc comme elle qu’il vaut mieux rassurer, elle habille Frank qui éveillé à la hâte ne comprend pas la présence de la voisine. Frank pleure de plus belle quand sa mère disparaît pour aider le chauffeur à caler ses malles dans le break. Enfin, la dernière chaussure enfilée, Esola soulève son enfant, s’engouffre dans le taxi, ahurie par la suite d’évènements qu’elle vient de vivre et dit au revoir à la voisine, son beau visage bouleversé. Elle a eu très peur, elle est sûre dit-elle qu’on lui a jeté un sort. Ses yeux agrandis par la peur du mal, la crainte de rater son avion, de manquer son mariage, de décevoir, tout s’enchaîne dans sa tête. Elle imagine, elle voit.  Elle veut sourire pour remercier mais elle est encore sous le choc.

Le taxi démarre. Un signe de la main pour saluer sa voisine.

 

     Le 25 juillet, cette année-là, en Côte d’Ivoire, Esola s’est mariée dans sa belle robe, entourée de sa famille, de ses amis, de ses oncles, de ses tantes, de ses fils Eson et Frank. Elle a téléphoné de Côte d’Ivoire pour raconter : elle a été belle le jour dit, tout le mariage s’est magnifiquement déroulé. Esola est heureuse.

 

     Quand mariée, elle revient du Pays, elle voit aboutir sa demande de logement.

     Désormais Esola habite un coquet appartement et Frank étudie bien ses leçons à l’école

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