Enfin seul

Par Grégory Launay

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La proposition suivante, « Jamais seul », est-elle tenable ?

Nous pouvons émettre sa proposition contraire « Toujours avec quelqu’un ».  Il y aurait place pour une proposition intermédiaire ou un juste milieu,  « Enfin seul ».

« Jamais seul »

L’idéal du Robinson, l’homme se suffisant à  lui-même et vivant sur un îlot craquèle, face à la réalité  contemporaine. La prédominance et l’abondance des réseaux de communication ne permettent plus de s’isoler complètement. A moins que…

Les écrans, les tablettes, les téléphones portables, la fibre optique, les caméra de surveillance nous ouvrent sur le monde matériel et immatériel,  ou nous portent à la vue de tous. Notre vie sociale et intime, nos habitus, nos affinités et nos tendances peuvent être scrutés dans les moindres détails, sur les réseaux sociaux.

A moins que nous fassions comme Jon Krakauer, dans Into the wild,  dans son choix de tout envoyer aux oubliettes ou de nous défaire de ce qui fait de nous des individus dans la société, avec ses repères, avec ses codes, avec ses marques d’appartenance sociale et ses objets fétiches qui nous lient à ses commerces et à ses échanges (carte bleue,  téléphone, automobile, argent, etc…) Il faut en payer le prix fort dans la déliaison avec ses proches, ses amis et ceux que nous fréquentions,  jusqu’à s’affranchir des objets de représentations et de mémoire (photographies).

A moins que la mort ne vienne frapper à votre porte. La mort peut être l’issue par laquelle vous êtes voués à une solitude extrême, absolue et ultime. Mais encore, dans nombre de représentations de la mort, comme vous pourrez le voir dans le catalogue d’exposition du Musée d’Orsay, L’âge du bizarre, le romantisme noir de Goya à Marx Ernst ,  la mort est une présence repoussante ou séduisante. Le « Toujours seul », dans la mort, ne tient pas. Il y a toujours quelqu’un. La mort est une présence repoussante, la grande faucheuse vous sourit avec un visage de squelette, un crâne riant à grands éclats de voix. La mort est une présence séduisante, comme dans une dernière étreinte ou dans un dans un dernier vertige , une belle compagne vous emporte.

La solitude peut être vécue comme une joie, dans la symbiose avec les éléments naturels et le sentiment profond de liberté et comme une tragédie, dans l’instant de détresse et dans la perte des forces vitales. Dans la solitude extrême, la nature ne négocie pas. Pour revenir à notre illustration, Jon Krakauer succombe d’une intoxication suite à la consommation d’une plante toxique. Le « Jamais seul » revient comme un éclair, dans une succession d’images, de sa vie passée en famille et de ses réussites, comme un regret ou comme la mesure d’une erreur sans commune mesure.

« Enfin seul »

Il y a place, malgré tout,  pour des moments de pause solitaire, dans un espace improvisé de lecture et de méditation ou sur une chemin en sous-bois. Pour reprendre un extrait d’une chanson de Hubert-Félix Thiefaine,Caméra terminus,«  Enfin seul / Sur cette planète qui grince/Dans le froid qui nous pince…  » L’appel à la solitude est modéré et éthique. Il nous invite à  l’exigence d’humanité, face à une urgence écologique. La confrontation avec la solitude nous interroge sur notre relation à autrui. Solitaire et solidaire.

Photo : extrait du film Into the wild (2007).

Grégory Launay est bibliothécaire

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