Ecrire cette chienne de vie

Sarah Lainé

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Toute genèse artistique a un début. Parfois, il est franchement laid.
Parfois, il devient nécessaire de l'écrire quitte à y replonger : exemple, Grisélidis Réal,  prostituée (1929-2005).

Dans ce monde fou et épris de technologie, à la recherche de l'ultime automatisation de l'être humain, je suis prête à parier qu'il ne faudra bientôt plus d'hommes et de femmes pour écrire des histoires. Un smartphone détiendra le pouvoir de "faire" du divertissement ou encore du prêt à penser. Faire ce que la majorité voudra ou suivra, manipulée par des gourous de la consommation culturelle. Peut-être que l'option "crédible" restera préservée dans la mesure où les torchons exposant la vie privée des hommes de pouvoirs, les faits divers épouvantables ou les faits et gestes ridicules de chacun seront filmés ou écrits, postés et lus avec avidité puis oubliés sur le zapping de l'écran tactil. Du fast food culturel et automatique, du pain et des jeux : cela suffira à l'humanité.

 

J'imagine donc cet énième nouvel iPhone, que je n'ai pas, sur lequel je taperai quelques mots clefs, capable de composer à l'aide de savants calculs mathématiques et d'une gigantesque base de données de tous les romans du monde actuel. Un petit temps d'attente et il me pondra une nouvelle, un billet en fonction de mon humeur avec une facilité désarmante mais efficace. Nul auteur ou cinéaste ne sera à découvrir, le cerveau humain sera assisté par des ordinateurs pour son seul besoin du "plaisant" avec comme seule langue unifiée, l'anglais international. Effrayante prédiction. Mais qui pour décrypter ? Il y a aura-t-il encore quelques intellectuels ? Car tout mène à penser que dorénavant la mort des intellos est programmée. "Intellectuel" est un terme du vingtième siècle inventé lors de l'affaire Dreyfus. Le constat est qu'ils ont échoué à changer et interpeller le monde et leurs dirigeants. La preuve, le Sénat a voté la dépénalisation des clients des réseaux de prostitution. No limit !

Pourtant, l'écriture, le cinéma etc., toute création vient d'une expérience ou d'une interrogation humaine face à la vie qui reste nonobstant incompréhensible. C'est sans doute face à cette incompréhension que tant d'œuvres et d'auteurs durent. N'est ce pas ?

Toutefois, David Lynch avoue lors d'une récente interview que son cinéma n'aurait pas pu être produit à l'heure actuelle : pas assez banquable. Qu'est ce donc une interprétation banquable de la vie ? Le mystère reste entier.

En réalisant en 1983 Vidéodrome, l'autre cinéaste, David Cronenberg a déclaré qu'il avait tenté d'imaginer ce qui se passe quand un homme rentre seul chez lui un soir et met une cassette pornographique dans son magnétophone (dans son ventre en réalité pour ceux qui n'ont pas visionné ce film !). Il est vrai que ce n'est pas très princier mais c'est une interrogation que l'on peut se poser. Tout comme « Crash » qui sonne trash. Du rouge qui tache, glauque. La violence, le sexe, la mort, l'homme et la technique…Pourquoi ? Est-ce que mon futur iPhone pourra y répondre ? De l'homme et son rapport ultime, extrême à la chair via la machine, Cronenberg a déclaré vouloir filmer « un au-delà de la chair passant par la chair ». Ce film qui prend aux tripes signe la perte définitive de notre innocence en le visionnant. Peut-être un voyeurisme salutaire au contraire de ce voyeurisme médiatique qui sonne faux ou qui n'est pas juste. De tromperies en simulacres, ce XXIème siècle en voie de fabrication sera beaucoup plus irregardable ou illisible que les exemples politiquement incorrects que je cite : la véracité de la bassesse humaine est dérangeante à l'heure où tout est glamour. L'homme du XXIème veut être heureux ! Au diable les guerres, les génocides, les famines, les déchéances etc., qui perduront car le progrès technique n'a pas amélioré l'homme en le rendant meilleur ou plus instruit.

Pourquoi passer de David Cronenberg, cinéaste de renom, à Grisélidis Réal, ancienne prostituée et écrivaine ? Sans doute ai-je eu cette même impression en lisant Grisélidis : âpre, brutale mais transcendantale. Il y a comme un lien : comment interpréter cette laideur de la vie dont les instincts se dirigent inéluctablement vers le bas ? Comment décrire, raconter l'aliénation et pire celle qu'on a vécu et pris de plein fouet ? Avec ou sans prothèses virtuelles.

Avec Grisélidis, on passe de l'autre côté : de la curiosité malsaine, qu'il faut satisfaire et dont on veut en tirer de l'argent, à la nécessité. Notre besoin de Grisélidis aurait pu dire Yves Bonnefoy. Quel étrange prénom ! Venant du germanique grisja, «gris», et hild, «bataille», ce prénom lui était prédestiné. Réal de l'espagnol, "réel" et par extension "royal". 

La vie de Grisélidis commence « normalement » pourtant. Née en Suisse en 1929, son père est directeur d'école. Elle sort diplomée en Arts décoratifs. Elle  est mère de quatre enfants à 30 ans, elle les aime fusionellement. Jusque là rien de surprenant. Mais séparée de son dernier compagnon, elle perd la garde de ses quatre enfants. Pour vivre, elle devient artiste peintre mais la voie n'est pas aisée, elle déprime. Elle n'arrive pas à gagner sa vie à coup de petits boulots " normaux ". Ce n'est pas son truc, c'est une artiste.

Elle écrit à Maurice Chappaz en 1961 « Vous savez, Maurice, une mère ne peut vivre sans ses enfants ; elle agonise, se flétrit et souffre un enfer où elle sent sombrer son équilibre et sa raison. Ce qui n'est pas le cas d'Emma Bovary qui abandonne lâchement sa fille Berthe pour vivre ses aventures sexuelles.

Pour gagner sa vie elle se résout à se prostituer en Allemagne espérant naïvement récupérer ses enfants : « la prostitution est venue comme une sorte d'échéance, je n'avais pas le choix, c'était, marche ou crève... Il fallait se battre tous les jours pour manger (...) ». Elle fait aussi de la prison pour recel de drogue, à l'époque complètement amoureuse d'un dealer. Elle regrette.

Elle se met alors à l'écriture, poussée par des amis intellectuels afin de sortir définitivement du trottoir car c'est dur d'en sortir. En 1978, elle publie « Le noir est une couleur ». Grisélidis, devient écrivaine historique de sa condition. 

Au delà des polémiques sur la personnalité controversée de Grisélidis Réal, j'ai lu ce récit autobiographique par curiosité à un moment où je déprimais et pendant un séjour chez mes beaux-parents. Lorsque j'ai dit à ma belle-mère que je lisais le récit d'une ancienne prostituée, elle m'a regardé non pas avec indignation mais de manière étrangère. Elle qui, d'extraction très modeste, est devenue enseignante du 2eme degré et femme indépendante à force de volonté, d'études et de travail. "Mais qui t'a donné l'idée de lire un tel livre ? !"

Rien ni personne. Une partie de mes ancêtres étaient tout d'abord noirs de peau, et puis actuellement la prostitution est passée au stade de la banalité. Cela m'interroge, se prostituer pour moi est un suicide social. Des jeunes femmes se prostituent pour se payer des études de plus en plus chères avec la catastrophique autonomie financière des facs ; pour s'offrir un sac Vuitton ou la dernière ligne de vêtements designés par ce fatiguant péroreur de Lagerfeld car avec un salaire de secrétaire cela ne le fait pas ; pour la curiosité et sa dose d'adrénaline à deux balles. Dans les sociétés dites post-modernes quiconque peut devenir n'importe qui à n'importe quel moment et quoi d'autres ? Par exemple : être du Parti Socialiste tout en pratiquant une politique de droite. Dangereux. Ainsi, le libéralisme nivelle toutes les échelles de valeur : plus de moralité là ou le catholicisme édictait des hiérarchies et des limites. C'est l'ère du vide (terme du sociologue Gilles Lipovetksy) donc no-limit ! Et en anglais s'il vous plait. On pourrait se demander si la fixation d'une frontière à ne pas dépasser reste l'apanage d'un autre temps alors que la surpuissance est devenue un wannabe inévitable ? Dieu n'existe donc plus.

Dans l'Allemagne d'après-guerre des années 60, l'expérience de Grisélidis fait froid dans le dos : surtout une de ses premières prestations sexuelles auprès d'un homme (ancien SS ?) dans une auberge. Le pervers lui bande les yeux et la force à avaler une immonde nourriture après l'avoir fouettée maladroitement. Ce rapport primaire à la bouche : nourrir pour grandir et ne pas pourrir. Ce rapport devient bestial et dominateur : la prostitution pourrit les êtres, le dominant comme le dominé. Ce souvenir lui reste toute sa vie durant. Mais ce n'est pas un catalogue de sévices sadiens mais un livre optimiste et politique. Pourquoi le noir est une couleur ? L'Allemagne est une colonie américaine à l'époque : les casernes américaines regorgent de soldats du contingent dont bon nombre d'hommes noirs. Car ce sont les noirs qui l'ont aidé dans cette mésaventure de la féminité forcée. Ils l'ont aimé bien ou parfois mal,  mais aimé vraiment dans ce monde où les blancs humilient Grisélidis, le Noir issu de l'esclavage, cet éternel exclu, la réconforte, l'aide à se sentir «princesse», à retrouver sa nature de vraie femme.
D'ailleurs Cronenberg dira du phénomène « V » de Thomas Pynchon « J'espère que V est une vraie femme, que c'est une femme vivante et pas simplement une abstraction, une métaphore. Non, regardez bien le visage de Grisélidis, ce n'est pas cette femme numérique, pixelisée, virtuelle, évanescente.

Grisélidis Réal ne détaille pas ses relations avec ses clients en un récit construit sur la pornographie : aucun gros plan sur les parties intimes de sa chair. Ce n'est pas un récit féministe. Il ne fait pas l'apologie de la prostitution. Il évite toute complaisance pathétique. C'est un récit avant tout personnel, plein d'humour, écrit avec le matériau de son expérience de l'extrême. Les détails sont dans une brèche étonnante : son désir absolu d'amour et la puissance de son amour maternelle dédiée à ses enfants qui lui donnent un instinct de survie inébranlable. Elle raconte son combat pour survivre, son expérience de la pauvreté, de la déchéance telle une héroïne brechtienne. La pauvreté un questionnement qui n'intéresse plus vraiment : pauvreté sexuelle contre moyens financiers, richesse humaine contre la pauvreté des âmes. Ce livre sera sans doute l'objet d'un futur autodafé FN à cause de la célébration de l'homme noir et la vie scabreuse d'une courtisane. Le noir américain qui apporta à la vieille Europe d'après-guerre le jazz, musique que Grisélidis affectionne particulièrement.

Écrire un tel récit est sans doute aussi difficile que l'expérience même. Le plus difficile étant d'apposer assez de distanciation envers son sujet : soi. C'est ce qui pêche souvent dans ce type de récit que l'on peut parcourir dans les magazines féminins :  Il manque l'écrivain. Écrire c'est prouver et trouver son existence, la partager avec un lecteur capable d'accepter ce partage. Ce n'est pas automatique ou machinale. A l'ère d'une édition de plus en plus standardisée, aucun éditeur ne lui aurait donné sa chance. Non M'dame, on veut du mommy porn, c'est ce qu'on demande dans la boutique en ce moment et si possible du contenu pour IPhone 6.

Lettre de Grisélidis Réal à Bertil Galland son premier éditeur (actuellement rééditée par les Editions Verticales)

Genève, 11 septembre 1970

Cher Bertil Galland, [...]
Si je vous écris ce soir, c'est que je suis comme d'habitude à ma machine à écrire. Quelque chose me serre à la gorge. Vous savez, ce texte, il faudra à certains moments avoir l'estomac bien accroché pour le lire. Moi-même je m'épouvante par endroits. Je fais comme Maurice m'a dit, je raconte les choses d'une façon simple, sans fioritures ni adjectifs inutiles, sans camouflage exclamatif. Je vous dirai que c'est horriblement dur pour moi. Je suis malade, parfois je pleure, parfois je ris, parfois ça m'étrangle, je ne peux presque plus respirer. A-t-on le droit de livrer de tels textes au public ? Il y aura peut-être d'épouvantables réactions. J'ai peur pour vous aussi. Il faudra avoir les épaules solides. C'est la vérité, « rien que la vérité ». Mais justement. C'est ça qui est insupportable. J'en suis moi-même comme assommée.
Je dois vous dire que d'une part : j'en ai fait lire un premier grand fragment tapé à la machine à un écrivain, sociologue, qui a été enthousiaste et m'a traitée de « grand écrivain ». Mais d'autre part, j'ai fait lire ce même fragment à mon amant actuel, un historien, un érudit, et il m'a séance tenante abandonnée. Voilà ce qu'a fait ce terrible texte.
Suis-je maudite ?
Et pourtant je ne peux pas le quitter, il me fascine, il me bouffe la cervelle, les tripes. Je dois l'écrire, même si je subis la conséquence de ses ravages. Oui, le type a pris peur, il a pris la fuite ! C'est douloureux mais qu'y faire ? Et pourtant il admirait le style. Il n'a pu accepter le « vécu ».
Quand le bouquin sera sorti, il est possible que je doive prendre la fuite, moi aussi, pour échapper à la furie populaire. On ira se réfugier sur une île au soleil, chez les lézards géants et les cocotiers !
Et pourtant ! La réalité a été tellement pire, puisque je l'ai vécue. J'ai chialé du sang à l'époque. Et je ne suis pas la seule, puisqu'il y a des milliers de femmes qui, à l'heure actuelle, vivent la même chose. Donc je dois aller de l'avant, pour elles aussi. Il faut montrer cette face du monde obscure, entachée, condamnée. Il faut montrer sa nécessité, son éclat cruel. Ses grandeurs, ses douleurs.
Il y a maintenant 100 pages tapées à la machine, définitives, retravaillées, burinées, épurées. Il en reste encore trois fois autant peut-être. J'y arriverai bien jusqu'en novembre.
Croyez-moi, c'est une angoisse perpétuelle, avec d'étranges joies, qui m'étranglent. Je vous quitte pour ce soir. Meilleurs amitiés à vous, votre femme, Chappaz, Chessex...

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