CLANDESTINS

Alain Landais

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Il se souvient de son village où la terre est retournée à la poussière. La pluie est devenue un conte pour endormir la douleur, d'un autrefois, d'un âge d'or.

 

Les vestiges des sillons se devinent encore. Trace des champs d'autrefois. retournant au désert. Un soc de charrue est emprisonné dans la gangue de poussière.

 

Un autre se remémore la liberté, la démocratie. Un luxe pour nantis, pour ceux du Nord.

 

Le grand Libérateur est devenu un tyran derrière les vitres blindées de la limousine qui traverse à tombeau ouvert les villages. Les élections sont libres, pas les âmes.

 

Il faut fuir, prendre le chemin. La transhumance sur la piste défoncée, avec comme bagage la mémoire de la terre d'origine. Un bateau les attend sur une plage. Le passeur regarde les proies arriver. Ils ont quelque chose qui l'intéresse.

 

La plage, c'est son territoire, un no man's land sur lequel on ne s'aventure pas par hasard. La clientèle est captive. Il aime son métier. Il sonde les âmes en partance mais ne s'abandonne jamais à la pitié.

 

Lui, il ne fait pas dans le sentiment. C'est un pragmatique. Pauvre parmi les pauvres, pas question ! Il faut profiter de la misère et si ce n'était pas lui...

 

Eux, ils viennent des terres. Ils n'ont jamais vu de bateau. Ils ne savent pas qu'ils s'y serreront agglutinés, peau contre peau, sueur contre sueur. La nuit, il faut attendre... comme seul repère la vague d'écume qui se désintègre sur le rivage.

 

Il y a des patrouilles au large. S'échapper d'ici est un crime, une faute.

 

L’odeur de la terre se délite dans la nuit. Les vapeurs lourdes du gasoil se mélangent à la brise saline. En d'autres temps et sur une autre embarcation, ce serait une croisière...

 

La peur cède devant l'inconscience qui gagne les esprits. Désorientés au rythme court puis long des vagues. Le capitaine et son équipage d'infortune veillent. Ils font mine de connaître la route.

 

La cargaison humaine est bien gardée. Corps contre corps, corps contre corps, corps contre cadavre... Péripétie d'une traversée ordinaire. L'espace libre est aussitôt occupé, l'instinct de vie reprend ses droits.

 

Une autre plage se devine à l'horizon. La fin d'un cauchemar, l'esquisse d'un rêve. En désordre, les déracinés sans visa touchent terre. C'est le sol européen sur lequel ils s'introduisent par effraction. Certains crient à l'invasion. Comment voir une cinquième colonne, une armée secrète menaçante et belliqueuse dans ce débarquement ?

 

 

 

 

Le sol est une fiction administrative et juridique. Le clandestin sans titre et sans nom contrevient à la loi. Il n'a pas le droit de vivre, de survivre sur le sol français. Il sait juste l'obligation et l'injonction de la misère ou de la dictature. Mais qui se préoccupe des destins individuels noyés dans l'anonymat anxiogène des flux migratoires ?

 

Au cas par cas, l'alibi des gardiens et de ceux qui disent le Droit. L'Administration veille à la bonne et juste application de la loi, sans haine et sans état d'âme.

 

Le fonctionnaire derrière le bureau ou le guichet est le garant des lois républicaines, objectif et neutre. Il se retranche derrière ce rempart légitime.

 

« Mon travail, rien que mon travail », se persuade-t-il. Et si je ne le faisais pas, quelqu'un d'autre le ferait de la même manière. Un peu comme le passeur sur sa plage à attendre ses drôles de voyageurs.

 

Depuis quand des lois républicaines seraient inhumaines ? À force d'entendre les mêmes discours, la misère, la dictature, les deux mêlées, il ne les entend plus ; Il soupçonne l'étranger d'affabuler, de noircir le tableau. Si on devait tous les croire, on accueillerait la misère du Monde entier.

 

Le frère qui a été viré de l'administration et qui ne trouve plus de travail, le père qui a passé cinq ans en prison. Jusqu'à preuve du contraire, ils sont encore en vie et en liberté. Liberté surveillée mais c'est mieux que rien. L'asile politique, il en faut bien davantage pour le mériter. Il y a surtout la liste ministérielle des pays où les droits de l'Homme sont les plus menacés.

 

Une furieuse flamme traverse son regard, la fierté du devoir accompli. Il est temps de rompre l'entretien. Rendez-vous le mois prochain avec les pièces justificatives demandées. Le fonctionnaire assure que sa situation peut être régularisée dans les meilleurs délais.

 

L'étranger est sorti du bureau, son dossier sous le bras. Il pense soudain à la terre lointaine qu'il a quittée il y a si longtemps. Proche et lointaine à la fois.

 

Fiction administrative, le sol de papier se dérobe sous ses pieds.

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