Autour de la table

Anne Theunissen

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Il y a au milieu du champ une table de bois et des bancs posés sur un tapis de nature vert et rouge. Il y a les coquelicots qui dansent. Il y a la brise légère qui apporte une agréable fraîcheur. Il y a le soleil haut dans le ciel. Il y a mon impatience fébrile.

 

La table est dressée. Je pose le bocal au centre. Le poisson frétille. Au loin, il aperçoit une grosse tâche de la même couleur que lui.

C’est Casimir, avec son gros ventre et ses pastilles de couleurs, qui arrive avec son voyage. Il revient du bout de la nuit. Il a vu Bardamu et les autres, entendu la douleur et les cris. Il est vanné.

Vient ensuite la douceur, elle pose sur mes cheveux sa main délicate et entortille des mèches entre ses doigts. C’est si tendre que j’en ai les larmes aux yeux. Ah, chère douceur, tu m’as tant manqué.

Puis, arrive Marilyn Monroe, elle a les cheveux gras et un jogging violet. Et même comme cela elle irradie.

Après, j’accueille celle que je reconnais comme la sœur que je n’ai jamais eue. Ses cheveux tombent en cascades sur ses épaules. Cette crinière aux reflets roux éclaire un doux visage aux lignes rondes. Le regard est franc, le sourire radieux. Elle est encore plus jolie que ce que j’avais imaginé.

Enfin c’est ma mamie perdue que j’aperçois. Un sourire et des petits yeux bleus rieurs à travers les verres. Une démarche claudicante et des pieds traînant un peu. C’est toute mon enfance qui revient du passé. C’est comme un mirage. Je n’ose pas la toucher. J’ai peur qu’elle ne disparaisse à nouveau, qu’elle reparte de l’autre côté, là où je ne peux plus la voir. J’ai tant de choses à lui dire, il s’est passé tant de choses depuis qu’elle est partie.

Mais je reste muette.

Nous sommes tous là. Je suis bien. J’aime cet instantané de vie, cette image que nous donnons à voir. Je la fixe dans ma mémoire. Je voudrais que cet instant se prolonge, du moins un peu, rien qu’un peu…

Il fait doux. C’est calme. C’est agréable. On aurait presque peur de troubler l’ambiance par nos paroles.

C’est Marilyn qui brise le silence: 

"what’s the name of the fish?"

Chacun y va de sa proposition. Casimir suggère " gloubi " et le voyage " tourne en rond".  Marilyn elle voudrait qu’on l’appelle "sweety red ". Ma sœur propose    "poiscaille". Mamie elle pense qu’il n’a pas besoin de nom pour être heureux, qu’il vaut mieux lui laisser cette liberté d’être anonyme.

Le poisson s’appelle « solitude ». Mais aujourd’hui il ne sera pas seul. Aujourd’hui j’ai réuni autour de moi des êtres qui parlent à mon âme d’enfant, à ma jeunesse, à ma féminité, à mes prises de conscience, à mes regrets et à mes attentes. Des êtres qui à eux six résument ce que je suis, chacun incarnant d’une certaine façon une partie de ma personnalité, une part de mes aspirations.

Alors en ce jour ma solitude a de la compagnie. Elle peut tourner en rond dans son bocal elle aura toujours quelqu’un à regarder.

Il y a les visages, il y a la chaleur des sourires, il y a les grands gestes et les éclats de voix.

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